Historique et Logique
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HISTORIQUE ET LOGIQUE
Les catégories philosophiques HISTORIQUE ET LOGIQUE chez les fondateurs du Marxisme
Les catégories philosophiques HISTORIQUE ET LOGIQUE chez les continuateurs du Marxisme
Les catégories philosophiques HISTORIQUE ET LOGIQUE dans le marxisme soviétique
La définition qui suit est tirée du Dictionnaire philosophique de Frolov! Il serait intéressant de retracer en amont les sources primaires et secondaires de l'entrée du dictionnaire de Frolov et de voir ensuite comment la pensée marxiste a évolué sur l'interaction de ces deux catégories depuis Frolov
"HISTORIQUE ET LOGIQUE, catégories philosophiques mettant en évidence les particularités du processus de développement, ainsi que le rapport entre le développement logique de la pensée et l'histoire réelle d'un objet. L'HISTORIQUE traduit les processus structuraux et fonctionnels d'apparition et de formation d'un objet donné. Le LOGIQUE exprime les l'apports, les lois, les liens et les interactions de ses éléments, qui existent dans l'objet à son état développé. Le rapport de l'HISTORIQUE au LOGIQUE est le rapport du processus de développement à son résultat, processus au cours duquel les liens qui se forment graduellement tout au long de l'histoire réelle parviennent à leur point de maturité. L'HISTORIQUE et le LOGIQUE forment une unité dialectique,' qui n'en comporte pas moins un élément contradictoire. Leur unité se traduit, primo, par le fait que l'HISTORIQUE. comporte le LOGIQUE dans la mesure où tout processus de développement implique son orientation objective, sa nécessité d'aboutir à un résultat déterminé. Bien qu'au début du processus le LOGIQUE, comme expression de la structure développée de l'objet, ne soit pas encore présent, la succession des phases traversées par le processus coïncide dans ses grands traits avec le rapport (la liaison logique) dans lequel se trouvent les composantes du système parvenu à un nouveau stade de développement; en d'autres termes, le processus inclut en quelque sorte son résultat. Secundo, l'unité de l'HISTORIQUE et du LOGIQUE se traduit par le fait que le rapport et l'interdépendance des éléments d'un ensemble développé reflètent à leur manière l'histoire du devenir de cet ensemble, celle de la formation de sa structure spécifique. Le résultat contient le mouvement qui l'a engendré: le LOGIQUE contient l'HISTORIQUE Toutefois, bien que l'unité de l'HISTORIQUE et du LOGIQUE soit d'une importance décisive pour comprendre le rapport entre l'histoire d'un objet et sa forme développée, l'HISTORIQUE et le LOGIQUE ne coïncident que dans leurs grandes lignes, l'objet parvenu à son point de maturité perdant tout ce qu'il comportait de fortuit, de passager, tous ces zigzags d'évolution qui sont inévitables dans un processus réeLOGIQUE Le LOGIQUE est un HISTORIQUE. «corrigé», mais cette « correction» s'opère conformément aux lois du processus historique réel lui-même. D'où la façon différente des procédés logique et historique de refléter la réalité dans la pensée. Si les procédés historique et logique employés en vue d'une investigation se distinguent nécessairement l'un de l'autre de par leur contenu, c'est précisément parce que dans la réalité même, le processus et le résultat du développement ne coïncident pas, bien qu'ils forment une unité. L'investigation historique a pour tâche de mettre en évidence les conditions et les formes concrètes de développement de tels ou tels phénomènes, la succession le leurs passages de tels stades historiquement nécessaires à tels autres. L'investigation logique a pour lâche de mettre en évidence le rôle joué par certains éléments du système au sein du tout développé. Mais le tout développé ne conservant que les conditions et les moments de son développement qui traduisent son caractère spécifique, la reproduction logique du tout développé est la clef permettant de découvrir sa véritable 1 histoire. « L'anatomie de l'homme est une clef pour l'anatomie du singe» (Marx). Par ailleurs, les limites qui distinguent ces deux procédés d'investigation sont conventionnelles, mobiles, car le LOGIQUE est, en dernière analyse, l'HISTORIQUE, à cette différence près que ce dernier est dépouillé de sa forme concrète, présenté sous une forme généralisée, théorique, et inversement: l'HISTORIQUE est le LOGIQUE mais un LOGIQUE matérialisé dans le développement historique concret. La dialectique de l'HISTORIQUE. et du LOGIQUE exprime un aspect essentiel de la logique dialectique* révélant les lois générales de la connaissance des processus objectifs de développement."
Les catégories philosophiques HISTORIQUE ET LOGIQUE depuis la période soviétique
L'Historique et le Logique chez Georges Labica
Nous trouvons dans Georges Labica,Dictionnaire critique du Marxisme, Presses Universitaires de France, Paris 1982, p.426-429, un traitement très élaboré des catégories philosophiques Historique et Logique. Comment l'entrée de labica se compare-t-elle à celle de Frolov au niveau du fond et de la forme?
"Historique / Logique Al : Historisch/logisch. - An : Historical/Logical. - R : Istoricheskoe/Logicheskoe. C’est dans le mouvement de sa critique du formalisme kantien que l’hégélianisme, en tout premier lieu, réfute l’opposition apparente impliquée par la juxtaposition de ces deux termes. Définir la logique comme « science a priori des lois nécessaires de la pensée» (Critique de la raison pure) revient en effet, selon Hegel, à postuler l’existence d’une forme ~ contenu. Or sa philosophie tout entière tend au contraire à démontrer ‘~ forme et contenu, c’est tout un. La conception hégélienne de l’histoire de la philosophie, par exemple, établit une stricte identité du logique et de l’historique en tant que deux modes de déploiement séparés de l’identité absolue. La systématique hégélienne implique par ailleurs, comme on pose un décret, que l’ordre d’apparition et d’engendrement des catégories logiques corresponde rigoureusement à l’ordre de succession des systèmes philosophiques historiquement existants. Aussi la genèse du vrai produit par la Logique reproduit-elle, dans une forme épurée et non contingente la genèse historique réelle : « Je soutiens que la succession des systèmes de la philosophie est en histoire la même que la succession des déterminations de l’Idée en sa dérivation logique. Je soutiens que si l’on dépouille les concepts fondamentaux des systèmes apparus dans l’histoire de la philosophie de ce qui concerne vraiment leur forme extérieure, leur application au particulier, on obtient les divers degrés de la détermination même de l’Idée dans sa notion logique. Inversement la suite logique en elle-même donnera en ses moments principaux la succession des pbénomènes existants » (Leçons sur l’hist. de la philo., Gallimard, 1954, p. 40 Cette équivalence obligée du logique et de l’historique emportait de façon inédite la reconnaissance de l’histoire comme science objectivement constituée à partir de la connaissance de ses lois nécessaires. Mais elle revêtait du même coup, en tant qu’équivalence logique, un caractère spéculatif marqué doublement : tautologique, puisque confondue avec une équivalence réelle, et téléologique, puisqu’en réduisant le développement historique au développement dialectique leur terme ultime se rr01. ••• toujours-déjà dans l’absorption continuée de ses termes préalables~. De] fait, l’équivalence hégélienne est sans cesse forcée par le primat du logique sur l’historique et la philosophie de Hegel commence par la fin, fait entrer, après « dépouillement », l’histoire et ses menus aspects « particuliers» et «extérieurs» dans le lit de Procuste d’une logique omnipotente. Dès 1843, Marx est fortement conscient de ce péril de dérive dogmatique. Il écrit dans Critique du droit politique hégélien que, chez Hégel « ce n’est pas la logique qui sert à prouver l’Etat, mais l’Etat qui sert à prouver la logique» (MEW, 1, 216). Mais c’est une fois affirmée sa visée prolongée de critique de l’économie politique qu’il rencontre frontalement le problème du rapport entre logique et histoire, ordre d’exposition r~,l tique et ordre d’apparition chronologique. Centrale quant à la méthode c’est-à-dire quant au mode de traitement par une science de son objet cette question (préséance, priorité, primauté) est dénouée par l’irréductible « ça dépend » de l’Introduction de 1857 (Textes sur la méthode de la science économique, ES, 163; MEW, 13, 633). Les exemples dont abondent Le Capital et les Grundrisse servent autant, en effet, à illustrer la coïncidence des deux ordres que leur exacte inversion. « Du point de la science science, les déterminations abstraites apparaissent comme les premières et les plus minces », écrit Marx, et « c’est en partie aussi comme cela qu’elles surviennent historiquement» (Grund., Dietz, 159). Ainsi, la catégorie de plus-value absolue précède celle de plus-value relative et il en va de même dans le procès historique réel puisque la seconde exige un développement plus élevé des forces productives. La correspondance est identique pour le passage de l’argent au capital (Textes, 163; MEW, 13,633 : « L’argent peut exister et a existé historiquement avant l’existence du capital... On peut donc dire que la catégorie la plus simple peut exprimer des rapports dominants d’un tout moins développé ou, au contraire, des rapports subordonnés d’un tout plus développé, qui existaient déjà historiquement avant que le tout ne se développât dans le sens qui trouve son expression dans une catégorie plus concrète ») - ou encore de la valeur au prix de production. Marx en souligne lui-même le caractère primordial (Corr., V, 174; MEW, 29, 317 pour argent -+ capital et K., III, 186; ES, III, l, 193, pour valeur -+ prix de production). Ce parallélisme des deux séries, s’il paraît bien essentiel, ne plie jamais la diversité du matériau historique à son principe. De nombreux contre-exemples sont invoqués à son passif, tout aussi probants. Le plus fréquent est sans doute celui du rapport entre le capital et la rente foncière. La propriété foncière précède l’industrie comme le mode de production féodal précède historiquement le capitaliste. Pourtant « on ne peut comprendre la rente foncière sans le capital mais on peut comprendre le capital sans la rente foncière ». Par conséquent, « il serait... impossible et erroné de ranger les catégories économiques dans l’ordre où elles ont été historiquement déterminantes » (Textes, 177; MEW, 13, 638) puisque « au cours du développement historique, c’est le contraire qui se passe» (K., III, 298; ES, III, l, 297). Il serait aussi faux de vouloir faire de cet ordre logique l’ordre historique lui-même, double inverse du travers hégélien dans lequel tombe Ricardo afin de pouvoir donner l’histoire de la bourgeoisie pour une logique « naturelle» (K 4, MEW, 26, 2, 149). L’apparent équilibre des exemples de correspondance et d’opposition pourrait laisser croire à une indéterminité de principe du rapport des ordres historique et logique qu’ils illustrent. C’est que Marx tient que leur contradiction telle qu’elle apparaît dans le mode logique d’exposition est aussi une contradiction réelle et objective, historiquement existante. Tel est d’ailleurs le véritable sens du « ça dépend », bien différent d’une sorte d’indistinction empiriste puisqu’il commande deux exigences majeures. Premièrement, la visée propre de Marx, telle que Le Capital a pu l’incarner, c’est l’examen des « catégories économiques » et de leur « ordre ... déterminé par les relations qui existent entre elles dans la société bourgeoise moderne », soit de leur « articulation dans le cadre » de ladite société (Textes, 177; MEW, 13, 638). Aussi, comme dit Marx, « il n’est pas nécessaire d’écrire l’histoire réelle des rapports de production pour dégager les lois de l’économie bourgeoise» (Grund., 364), pour analyser la structure et le fonctionnement d’un mode de production saisis dans le moment de leur maturité, « avec toute (leur) vigueur » (Textes, 165; MEW, 13, 634)’ Dans un de ses deux articles sur la Contribution, Engels écrit en 1859 : « ... La critique de l’économie politique pouvait ... être abordée de deux manières : historiquement ou logiquement. Etant donné que dans l’histoire, de même que dans son reflet littéraire, le développement progresse en gros des rapports les plus simples aux plus complexes, le développement historique de la littérature consacrée à l’économie politique fournissait un fil conducteur naturel auquel la critique pouvait se rattacher, et en gros les catégories économiques y apparaîtraient dans le même ordre que dans le développement logique. Cette forme, apparemment, a l’avantage d’une clarté plus grande puisque c’est le développement réel que l’on suit à la trace, mais en fait ceci ne la rendrait au mieux que plus populaire. L’histoire procède souvent par bonds et en zigzags, et il faudrait suivre partout sa trace ... En outre on ne saurait écrire l’histoire de l’économie sans celle de la société bourgeoise ... Seul le traitement logique était donc de mise» (Textes, 197; MEW, 13, 474-475 Le primat de ce type de traitement semble en effet s’imposer à Marx dans le cours de ses analyses, sans qu’il en fasse jamais une priorité de principe et parfois même contre ses intentions premières. Ainsi, à propos du plan de la Contribution, il écrit à Engels : « ..., le passage de la propriété foncière au travail salarié n’est pas seulement dialectique, mais aussi historique puisque le dernier produit de la propriété foncière moderne est l’instauration généralisée du travail salarié qui, ensuite, apparaît comme la base de toute cette merde » (L. du 2 avr. 1858, Corr., ES, v, 171; MEW, 29, 312). Or Le Capital remanie ce projet de plan et s’en tient strictement à la procédure « dialectique » ou « logique » (ou encore « théorique », « analytique» comme dit aussi Marx) en commençant par l’examen du rapport entre capital et travail salarié. Le primat du logique sur l’historique dans l’ordre de l’exposition contrevient-il au principe matérialiste du primat de l’être sur sa pensée ? En aucun cas, puisque l’histoire surdétermine encore ce primat du logique. D’abord pour la raison qu’en donne Engels (au prix d’un flirt prononcé Avec l’hégélianisme) dans la suite de son article déjà cité : « mais Celui-ci (le traitement logique qui, seul, était de mise) n’est rien D’autre que le mode historique, dépouillé seulement de la forme historique et des hasards perturbateurs. La marche des idées doit commencer par quoi cette histoire commence et son développement ultérieur ne sera que le reflet dans une forme abstraite et théoriquement conséquente du déroulement historique; un reflet corrigé, mais corrigé selon des lois que le déroulement réel de l’histoire fournit lui-même par le fait que chaque moment peut être considéré au point de développement de sa pleine maturité, dans son classicisme » (Textes, 198- 1 99; MEW, 13, 475)• Plus 1 profondément encore, les catégories logiques elles-mêmes sont produite par l’histoire, elles sont des « abstractions historiques » (Marx, L. du. 2 avril 1858). L’Introduction de I857 en fournit une illustration sur l’exemple du travail : « L’indifférence à l’égard d’un genre déterminé de travail présuppose l’existence d’une totalité très développée de genres réels de travail. Ainsi les abstractions les plus générales ne prennent naissance qu’avec le développement concret le plus riche ... L’abstraction la plus simple que l’économie politique moderne place au premier rang et qui exprime à la fois une relation très ancienne et valable pour toutes les formes de société n’apparaît pourtant sous cette forme abstraite comme vérité pratique qu’en tant que catégorie de la société la plus moderne ... Même les catégories les plus abstraites ... n’en sont pas moins sous la forme déterminée de cette abstraction le produit de rapports historiques et n’ont leur entière validité que pour ces rapports et à l’intérieur de ceux-ci » (Textes, 170- 1 7 1; MEW, 13, 635-636). Le primat du logique ainsi secondarisé apparaît alors comme l’effet dérivé du primat de l’historique car il est primat logique et non réel. Au sens fort, il n’existe que des formations sociales concrètes. Le « ça dépend » (ou encore ; « C’est juste en un sens. Dans l’autre, non », Textes, 169; MEW, 13, 635) entend rappeler cette évidence et échapper aux préalables dogmatiques sans renoncer à définir des réglementations scientifiques et des procédures d’analyse. La société bourgeoise permet de comprendre logiquement l’existence historique des sociétés qui l’ont précédée. La clé que nous livre Marx, c’est que « le plus développé apparaît comme l’ultérieur» (Grund., 159), que « l’anatomie de l’homme» explique « l’anatomie du singe» (ou le capital la rente foncière) et non l’inverse (Textes, J71; MEW, 13, 636). Or cette saisie logique de l’articulation de la société bourgeoise autour d’une structure dominante de rapports dominants est elle-même le produit d’une histoire dont le matérialisme marxiste tente de se faire le décrypteur logique et archéologique, en indiquant « les points où doivent intervenir les considérations historiques» et en conduisant aux « points où s’annonce la suppression de la forme actuelle des rapports de production» (Grund., 364-365). • BIBLIOGRAPHIE. - La problématique qu’on vient d’exposer et qui traverse maints textes classiques croise certains aspects du débat qui eut lieu dans les années 1960 autour de« marxisme et structuralisme», notamment la question du rapport synchronie/diachronie (cf. La Pensée, no 135, oct. 1967, en particulier: L. SÈVE, Méthode structurale et méthode dialectique; L. ALTHUSSER, Du CaPital à la philosophie de Marx, in LLC, l, Maspero, 1966). Il n’est pas inutile d’également rappeler la controverse qui opposa L. Althusser à G. Delle Vulpes à propos du rapport de correspondance biunivoque entre les termes des ordres historique et logique: d’inversion stricte pour DELLA VOLPE (cf. Sagou Sulla dialecticien, en appendice à Liberta communista, Milan, 1963, 2e éd., p. 157 et s.), sans titre ni légitimité pour Althusser (LLC, l, p. 60 : « ‘ » si (Marx) va parfois ... jusqu’à dire qu’il existe ... un rapport« inverse», nous ne pouvons prendre à la lettre ce mot pour un concept. .. »). On lira la réponse de DELLA VOLPE, in Critique de l’idéologie contemporaine, Paris, 1976, p. 48-49. Cf. également sur l’Introduction de 57 : K. KORSCH, Karl Marx, p. 37, 59 et s., et L. SÈVE, Méthode en sciences économiques, in NC, no 71, févr. 1974, p. 34-35; sur la théorie de l’abstraction déterminée : G. DELLA VOLPE, La logique comme science historique, p. 173, 179-180; sur le primat épistémologique du présent sur le passé : L. ALTHUSSER, LLC, II. CORRÉLATS. - Abstrait/Concret, Anticipation, Dialectique, Exposition/Investigation, Histoire, Historicisme, Matérialisme historique. "
l'Historique et le Logique chez Lucien Sève
Voici ce qu'écrit Lucien Sève sur ce sujet dans son Une Introduction à la Philosophie marxiste publié en 1980.
Ordre logique et ordre historique.
… Le procès de connaissance, avons-nous dit, est la reproduction, dans les conditions spécifiques de la pensée, de procès de la nature et de la pratique. En soulignant …ce que tous ces procès ont de commun, ne réduit-on pas l'évocation de ces "conditions spécifiques de la pensée" à une simple clause de style, n'efface-t-on pas la différence affirmée par Marx entre le concret réel et le concret pensé? Sinon, en quoi consiste leur différence spécifique? Pour répondre à cette question, il faut examiner de plus près les rapports entre l'ordre logique des concepts dans l'exposé et l'ordre historique des choses dans leur développement. Non seulement il n'y a pas coïncidence pure et simple entre ces deux ordres, mais à certains égards ils sont à l'opposé l'un de l'autre. (Cf. Cap., III, 1, 223 et 322; HI, 3, 196 et 207-8) D'abord parce que, à la différence de l'ordre historique des choses, qui va sans cesse d'un tout concret à un autre tout concret, l'ordre logique des concepts se dédouble en deux mouvements de la pensée; celui qui va du concret à ses déterminations abstraites, à travers la méthode d'investigation de la connaissance, et celui qui revient des déterminations abstraites au concret, à travers la méthode d'exposition de ses résultats. Or dans le premier mouvement la pensée, qui doit détecter derrière les choses et leur représentation d'entendement les rapports et procès essentiels, refait à l'envers le mouvement réel. «La réflexion sur les formes de la vie sociale et, par conséquent, leur analyse scientifique, suit une route complètement opposée au mouvement réel. Elle commence, après coup, avec des données déjà tout établies, avec les résultats du développement. » (E.Ph., 139; Cap., l, l, 87) Par exemple, partant des fluctuations des prix des marchandises, observables empiriquement sur le marché, elle remonte au rapport de valeur, de travail, qui leur est sous-jacent, et qui, dans le développement réel des échanges, a précédé le passage à ses formes monétaires.
De plus, lorsque la pensée tente en sens inverse de reproduire mentalement le concret à partir de l'abstrait, elle ne retrouve pas pour autant le mouvement historique réel, dans la mesure où « l'abstraction la plus simple, que l'économie politique moderne place au premier rang » - comme la valeur, le travail en général - «n'apparaît pourtant sous cette forme abstraite comme vérité pratique qu'en tant que catégorie de la société la plus moderne ». (E.Ph., 108 ; C.e., 170) Le point de départ de l'exposé logique est donc en fait non un point de départ réel mais un point d'arrivée historique. De plus encore, la cohérence logique de l'exposé implique que les catégories, par exemple économiques, soient présentées non pas «dans l'ordre où elles ont été historiquement déterminantes », mais au contraire selon l'ordre des « relations qui existent entre elles dans la société bourgeoise moderne, et il est précisément à l'inverse de ce qui semble être leur ordre naturel ou correspondre à leur ordre de succession au cours de l'évolution historique ». (E.Ph., 112; C.C., 173) Ainsi, dans l'histoire économique réelle, le capital commercial a précédé le capital industriel, mais dans l'exposé logique c'est l'analyse du second, forme plus développée et devenue dominante, qui fournit la clef pour comprendre le premier.
Tout cela est vrai, mais d'une vérité unilatérale. Que les abstractions les plus simples correspondent en fait aux formes historiques les plus mûres et les plus tardives, et que dans cette mesure le point de départ de l'exposé soit en un sens à l'opposé du point de départ du procès réel, cela ne doit pas nous masquer que dans le développement de la réalité elle-même les choses se renversent. Le point de départ historique cesse d'être la base déterminante dans le tout développé. Il y a là un autre "point nodal" dans la compréhension du marxisme: toute réalité vivante part de présupposés qui lui sont extérieurs, mais en se développant elle «crée ses propres présupposés» (Gr.,l,399), ses conditions spécifiques de fonctionnement et de développement, reléguant ainsi son ancienne base, dont elle devient à son tour la vraie base, au rang de simple présupposé initial - par exemple au rôle de support sur lequel elle continue de reposer, mais auquel elle tend désormais à imposer sa loi au lieu de la recevoir de lui. La différence entre base et support est une distinction logique capitale. Par exemple, « aussi longtemps que le capital est faible, il recherche encore lui-même les béquilles des modes de production disparus ou en voie de disparition à la suite de son apparition. Dès qu'il se sent fort, il jette ces béquilles et se meut suivant ses propres lois ». (Gr.,2,143) De même, à l'aube de l'histoire humaine, les conditions géographiques - comme les ressources du sol ou du sous-sol - ou biologiques - comme la population, la différence des sexes sont des présuppositions déterminantes du développement social. Mais par la suite ce sont les rapports sociaux eux-mêmes qui deviennent la vraie base de l'histoire, et les conditions géographiques ou biologiques, qui en demeurent certes un support, perdent de plus en plus leur caractère de données naturelles pour devenir elles-mêmes des produits historiques. Ce qui est à la base de l'exposé logique est donc aussi en fin de compte à la base de la réalité.
La connexion logique des concepts dans l'exposé théorique correspond elle-même à une réalité: celle dufonctionnement du tout à un stade donné de son développement. Ainsi «dans le système bourgeois achevé, chaque rapport économique présuppose l'autre dans sa forme économique bourgeoise ». Cette interdépendance des différents rapports vaut« pour tout système organique ». (Gr.,1,219) Traiter du capital industriel avant de traiter du capital commercial est contraire à l'histoire réelle, mais conforme aux rapports réels du capitalisme développé. Et comme les contradictions logiques qui apparaissent dans l'exposé théorique existent aussi dans la réalité, leur développement n'est pas seulement un mouvement de la pensée, il reflète un développement qui s'opère ou s'opèrera nécessairement dans les choses mêmes.
Des difficultés de la pensée dialectique.
C'est pourquoi au total l'ordre logique, s'il inclut des inversions partielles de l'ordre historique, parvient néanmoins dans son ensemble à en être la reproduction, voire la prévision objective. Ainsi dans le Livre du Capital le passage de l'analyse de la marchandise à celle de l'argent puis à celle du capital et de ses contradictions reproduit dans leur enchaînement essentiel des moments successifs du développement économique et anticipe sur SOI1 avenir nécessaire. (Cf.L.Cap., 95 et 98) Comme le dit Engels, l'ordre logique n'est, dans sa plus grande généralité, rien d'autre que l'ordre historique «dépouillé seulement de la forme historique et des hasards perturbateurs ». (E.Ph., 129) D'où précisément la possibilité de l'inversion idéaliste hélégicnne, où le mouvement logique apparaît fantastiquement comme le démiurge de l'histoire: lorsque le mouvement réel a été reconstitué en pensée de sorte que « la vie de la matière se réfléchisse alors idéellement, il peut sembler que l'on ait affaire à une construction a priori ?>. (E.Ph., 154; Cap., l, 1,29)
Il ne faut donc jamais oublier « combien la forme dialectique de l'exposé n'est juste que lorsqu'elle connaît ses limites ». (C.c., 253) Le développement dialectique reproduit le développement historique sans s'y identifier. Identifier ces deux développements, c'est abolir la distinction première entre concret réel et concret pensé, entre la matière et l'esprit, c'est passer à l'idéalisme objectif: le mouvement de l'Idée est le moteur du mouvement réel. Inversement, les opposer, c'est rendre inconcevable la capacité qu'a le concret pensé de reproduire le concret réel, c'est passer à l'idéalisme subjectif: le mouvement des concepts n'a pas de répondant dans le mouvement de la matière. La dialectique matérialiste appelle ainsi une vigilance permanente dans l'usage de l'abstraction, toujours menacée du dedans par l'idéalisme. Du même coup les rapports entre matérialisme et idéalisme, s'ils sont pour une part ceux de deux démarches philosophiques opposées que la lutte des classes dans la vie idéologique a historiquement tendu à cristalliser e:n deux camps ennemis, apparaissent en même temps comme des rapports beaucoup plus intimes, l'idéalisme pénétrant sans cesse le matérialisme et même naissant de ses contradictions internes - et réciproquement. Comme le dit Lénine avec profondeur: «L'idéalisme philosophique n'est que niaiserie du point de vue du matérialisme grossier, simple, métaphysique. Au contraire, du point de vue du matérialisme dialectique, l'idéalisme philosophique est le développement (1' enflement , le gonflement) unilatéral, exagéré, Überschwengliches (Dietzgen) [excessif] de l'un des petits traits, de l'un des aspects, de l'une des facettes de la connaissance en absolu détaché de la matière, de la nature, divinisé. » (T.Ph., 275; a.L., 38, 347)
On peut maintenant répondre à la question capitale posée au début de tout ce développement: comment la pensée, dans le langage, se détache-t-elle de la réalité? Et comment user de l'abstraction sans en demeurer prisonnier, mais en revenant, par ce détour nécessaire, aux choses concrètes? La réponse est qu'il faut apprendre à penser dialectiquement, au sens matérialiste que Marx et Engels ont donné les premiers à cette exigence. Il faut sortir des «mauvaises généralités ». (T.P.V., 1,325) Mot d'ordre simple, tâche difficile. De la nature même du langage au poids séculaire de l'idéologie dominante, de la menue monnaie de l'abstraction idéaliste quotidienne à son élaboration en systèmes philosophiques prestigieux, tout tend à enfermer la pensée commune dans la représentation mystificatrice et bornée de la chose abstraite. Penser dialectiquement n'est pas "naturel" : il faut l'apprendre. Car c'est la clef de toute maîtrise vivante de la connaissance et de l'action. On ne pourrait donc contredire plus foncièrement à la dialectique matérialiste qu'en la faisant apparaître, à travers le jargon philosophique, comme le luxe d'une pensée érudite. Si la dialectique est difficile, ce n'est pas comme l'étude des langues les plus étrangères à la nôtre ou le maniement des mathématiques les plus complexes, mais plutôt comme la conduite d'une grève ou l'éducation des enfants. Elle exige, à titre de moment nécessaire, l'étude théorique, mais elle ne s'apprend pas essentiellement dans les livres : sa vraie base est la pratique, une pratique elle-même non abstraite, comme la transformation productive des choses et la lutte de classe révolutionnaire.
==Synthèse de l'entrée Historique et Logique==
